Une certaine connaissance de nos langues nationales, à savoir le néerlandais et le français, constitue un atout pour lire cet article. Les problèmes de traduction des noms de rues de Bruxelles, ville bilingue, sont parfois agaçants, souvent cocasses, mais toujours étonnants.
Histoire linguistique concise de Bruxelles au fil des siècles
Pour bien comprendre les enjeux du problème, un bref rappel linguistique de la capitale belge s'impose. Depuis la fondation de Bruxelles à la fin du Xe siècle, le flamand fut des siècles durant la langue vernaculaire prédominante. Au XVe siècle, les Bourguignons établirent leur cour à Bruxelles. Ils rivalisaient avec la cour de France à Paris en termes de classe, de style et de ... langue. Une petite élite administrative et sociale de nos contrées a adopté la langue française tandis que la majorité écrasante de la population a continué à parler flamand. Le flamand a connu ses heures de gloire au XVIe siècle, tout comme d'autres langues vernaculaires européennes. Une langue standard néerlandaise s'était même peu à peu développée avant la scission des Pays-Bas du Sud et du Nord en 1648. Sous l'hégémonie espagnole et autrichienne aux XVIe, XVIIe et fin XVIIIe siècles, la situation se présentait à peu près ainsi : le flamand était la langue du petit peuple et des administrations subalternes. Quant au français, c'était la langue de la haute administration, de la science, de la culture et, de plus en plus, de la bourgeoisie, tandis que le latin conservait sa suprématie dans l'enseignement et la religion. Aux alentours de l'an 1800, les autorités françaises ont décrété que le français serait désormais la seule langue obligatoire pour l'enseignement, l'administration, le système judiciaire, l'armée et la presse. Les noms de rue devaient être traduits en français, mais le flamand était toléré sur les plaques.
Quelques perles de la riche moisson de traductions absurdes qui inondent les rues de Bruxelles
Pour admirer la splendeur gothique de l'hôtel de ville de Bruxelles, il faut se rendre au Grote Markt (NL) ou à la Grand-Place (F). Pardon ? Une place, ce n'est pas tout à fait la même chose qu'un marché. Non, mais avec la dénomination française, la Grand-Place avait déjà perdu sa fonction historique de marché et, de plus, sa signification politique fut mise à l'avant. Voilà qui explique tout. Pour contempler l'arrière de l'hôtel de ville, il faut s'aventurer dans la Vruntstraat (NL). À l'époque espagnole, c'est là que se dressait la vrunte, un mot du moyen néerlandais signifiant « prison ». Les envahisseurs espagnols ayant confondu ce mot avec le mot vriend (ami en néerlandais), ils ont donné à ce mot la traduction erronée d'amigo. Ah là là ces Espagnols ! Ce nom fantaisiste fut repris ultérieurement sous le nom de rue de l’Amigo (F) D'ailleurs, à Bruxelles, on parle encore de den amigo pour désigner la prison. Et que dire de la Vlaamse Steenweg (NL), le lien entre le cœur de Bruxelles et Gand, que les Français ont traduit non pas par chaussée de Flandre mais simplement par rue de Flandre (F) ? On ne peut pas vraiment parler d'erreur, car d'un seul coup, on passe d'un côté du trottoir à l'autre.
La Bruidstraat (NL)/rue de la Fiancée (F) est un autre exemple d'erreur criante. C'est ici, sur les rives de la Zenne voûtée, que l'on amenait autrefois les « brui » de Bruxelles, un vieux mot flamand signifiant « déchets ». Les Français ayant trouvé que ce mot ressemblait fort à « bruid » (avec -d), ils l'ont transformé en rue de la Fiancée par commodité. Par la suite, cette fâcheuse erreur fut reproduite à son tour en néerlandais : le nom de la rue devint Bruidstraat (NL) ! Aujourd'hui, cette rue sert principalement à livrer les marchandises des bureaux dont l'entrée principale se trouve sur le boulevard Emile Jacqmain, situé en parallèle. Vous n'y croiserez pas grand-chose d'autre qu'une mariée abandonnée...
Enfin, deux très beaux noms de rue : qui ne rêverait pas de grandir ou de passer ses dernières années respectivement dans la Kindvriendelijk Huisstraat (NL)/rue de la Cité Joyeuse (F) et un peu plus loin dans la Gelukkige Grijsheidstraat (NL)/rue de la Vieillesse Heureuse (F), toutes deux situées dans la commune bruxelloise de Molenbeek‐Saint‐Jean ?
Découvrez par vous-même ce qui se passe Wildewoudstraat (NL)/rue du Bois Sauvage (F) – Stormstraat (NL)/rue d’Assaut (F) - Kleerkopersstraat (NL)/rue des Fripiers (F) - het Vossenplein (NL)/la place du Jeu de Balle (F) - Wollendriestorenstraat (NL)/rue de la Grosse Tour (F) et bien d'autres encore. Onderrichtsstraat alias Onderwijsstraat (NL)/rue de l’Enseignement (F) et Welgelegenstraat alias Schoon-Zichtstraat (NL)/rue du Beau(-)Site (F) en disent long ...
Peut-être qu'un jour nous reviendrons sur ce sujet brûlant. Nous vous souhaitons déjà bonne recherche.